La femme de l’Ambassadeur est une femme d’expat comme les autres

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Isabelle Garachon est une femme d’expat comme une autre. À un détail près : elle, quand on la rencontre, on ne lui demande pas ce que fait son mari. On ne le lui demande jamais même. On ne le lui demande pas car tout le monde le sait. Avant même qu’elle n’arrive dans le pays, avant même de la rencontrer, toute la Communauté française sait déjà que son mari à elle, son job c’est d’être Ambassadeur. Ça vous pose une femme d’expat, ça !

Mais ça n’empêche pas les gens de se poser au sujet de la femme de l’Ambassadeur la même question que celle que l’on se pose à propos de toutes les femmes d’expats : « Mais qu’est-ce qu’elle peut bien faire de ses journées ? » Comme là aussi, personne n’ose jamais le lui demander, My tailor is an expat est allé interroger Isabelle.

 

À Bangkok, on a de la chance ! Isabelle, notre femme d’Ambassadeur à nous est du genre accueillante, enthousiaste et bavarde. Comme toute femme d’expat qui se respecte, elle est débordée mais elle sait aussi se libérer pour les projets sympas et originaux. En juin dernier, elle est venue m’embrasser à la soirée de sortie de mon livre. En décembre, elle me reçoit chez elle, à la “Résidence de France” pour me raconter un peu de sa vie. Alors que j’arrive intimidée et craignant de me prendre les pieds dans le tapis d’un protocole pompeux et incompréhensible, c’est en toute simplicité et très chaleureusement qu’Isabelle m’accueille sur sa terrasse.

Tout commence par une révélation : Isabelle n’est pas née femme d’Ambassadeur, elle l’est devenue ! Comme nous toutes, ses consœurs expatriées, Isabelle a eu une vie avant de rencontrer son mari, vie qu’elle s’est toujours attachée à bien remplir. Et là, attention, amis lecteurs, vous allez voir qu’à Bangkok, rien n’est impossible : avant d’entamer sa carrière de femme d’expat, Isabelle n’était pas avocate, notaire ou chef de projet comme la plupart d’entre nous, non, Isabelle était danseuse au Moulin Rouge !! Là, je sens poindre l’intérêt en vous. Vous vous dites que cette femme d’Ambassadeur-là, même si j’ai commencé par vous dire qu’elle était une femme d’expat comme une autre, elle ne doit pas être complétement comme tout le monde…

 

Une femme d’expat comme une autre

C’est à Hong Kong qu’Isabelle rencontre son mari. De là, ils s’envolent pour Bangkok pour entamer ensemble leur vie de couple expatrié. Mais à l’époque, le mari tout neuf d’Isabelle, Gilles, n’est pas encore Ambassadeur. Il est un des conseillers de l’Ambassade et Isabelle n’a alors aucun rôle particulier à tenir. Livrée à elle-même dans cette ville étrangère qui l’accueille, Isabelle se retrouve confrontée au grand challenge qui est celui de toutes les femmes d’expats : que va-t-elle bien pouvoir faire de sa vie (de ses journées, pour commencer) ?

 

Le French Cancan en Asie

Elle s’essaie à plusieurs choses (comme nous toutes bien entendu, elle donne un peu dans le caritatif) puis décroche un poste de médiathécaire à l’Alliance française. C’est à ce poste qu’elle fait une rencontre improbable : quelqu’un qui recherche des danseuses de French Cancan pour tourner des séquences d’un film dans le Nord de la Thaïlande ! La probabilité de tomber sur une danseuse professionnelle de French Cancan quand on se balade en Asie ?… Proche de zéro, je suis d’accord ! Isabelle est donc rattrapée par sa passion et va se consacrer avec un immense plaisir à ce projet.

La voilà ensuite qui s’envole pour quelques années à Jakarta où elle poursuit sur sa lancée : elle coche toutes les cases de la femme d’expat dynamique et adaptable qui profite de l’expatriation pour rebondir, s’enrichir, se réinventer… Elle donne des cours de danse et de gym. Et avec une amie, elle monte des comédies musicales qui connaissent de grands succès. Son mari étant monté en grade, elle commence à endosser doucement un “rôle de représentation”, Isabelle devient une figure de la vie sociale.

Et puis, comme dans beaucoup d’expatriations, retour à la case France. Avec son franc-parler, Isabelle parle d’un véritable retour à l’anonymat. Finis les cocktails et les nombreuses sorties mondaines. Gilles est un fonctionnaire du ministère parmi les autres. Ce n’est pas une vie désagréable du tout, mais ce petit crochet par la France n’est qu’une étape avant de se jeter dans le grand bain… Car bientôt, c’est reparti pour l’Asie !

 

Les premiers pas dans le protocole

C’est en tant qu’épouse de son Excellence l’Ambassadeur de France aux Philippines qu’Isabelle débarque à Manille. Attention, les choses sérieuses commencent ! Des choses sérieuses oui, mais des choses bien moins encadrées qu’on n’aurait pu le croire. À Manille, point de Chef du protocole ou de Gouvernante générale pour accueillir Isabelle et lui donner les clés de sa nouvelle fonction. Non, Isabelle arrive dans une Ambassade où il n’y avait pas eu de Première dame depuis 25 ans. C’est à elle donc de dépoussièrer les choses, de définir son rôle, de créer des habitudes…

Notre danseuse de French Cancan, sociable, dynamique et souvent très drôle n’en a pas moins les pieds sur terre et une vision très sérieuse de son nouveau rôle. Vis-à-vis de son mari, elle est tout sauf son ombre ou une potiche qui l’accompagne discrètement. Vis-à-vis de l’État français et de nous tous, gentils membres de la Communauté française de l’étranger, elle a conscience de l’enjeu de sa fonction. Isabelle s’inscrit dans la vision actuelle de la Diplomatie : une Diplomatie économique. Son Ambassadeur de mari et elle sont là en bonne partie pour “vendre la France” à l’étranger. C’est dans cette perspective qu’elle organise, en binôme avec Gilles, leur agenda et leurs sorties officielles. Car oui, comme dans les publicités Ferrero Rocher, la vie des Ambassades est une longue suite de sorties mondaines. Sorties mondaines qui sont, pour Isabelle, bien moins futiles qu’elles n’en ont l’air. Par sa présence à telle soirée, elle va permettre à deux industriels de se rencontrer ; par sa présence à tel cocktail, elle va mettre en avant le savoir-faire français et aider l’un des sponsors présents à décrocher un beau contrat ; en organisant un grand dîner à la Résidence de France, elle va réchauffer les liens avec un ministre local peu loquace…

Dans cette optique, elle fonctionne en tandem avec son mari. Ensemble, ils choisissent les événements où leur présence pourrait apporter quelque chose et se répartissent les invitations. Curieusement, lorsqu’il s’agit de défiler pour des designers français à Bangkok, c’est Isabelle qui s’y colle !

 

SHOM un jour, SHOM toujours

Si Isabelle a fait ses premiers pas de femme d’Ambassadeur sans l’aide d’un chef du protocole, elle a quand même été bien entourée. Car, comme toutes les femmes d’expats, Isabelle fait partie d’une assoc’. C’est qu’il y a des groupes pour tous les types de femmes d’expats : il y a les filles du groupe de lecture, celles du badminton, du Mahjong, de la marche rapide, du macramé, de l’association culturelle du coin… et celles du SHOM. Du quoi ??

Du SHOM (prononcer Chome) !!

Isabelle est membre du SHOM. Elle l’a été dès son arrivée à Manille, et elle s’est empressée de s’y réinscrire en débarquant à Bangkok.

Si vous êtes vous-même française, pas la peine d’essayer de vous bousculer au portillon pour devenir une SHOM pour tenter d’y sympathiser avec Isabelle, la place est prise. Par elle pour Bangkok, et par d’autres ailleurs. Car dans ce groupe très fermé, il n’y a qu’une seule place par pays et par nationalité représentée. Le SHOM, c’est l’association des “Spouses of Head of Mission”. C’est-à-dire les conjoints d’Ambassadeurs.

Au SHOM, comme dans tous les groupes, on échange des tuyaux, on s’écoute, on s’entraide… C’est que tous ces conjoints d’Ambassadeurs vivent parfois des moments incroyables et un peu compliqués ! Des moments où on a bien besoin d’un peu de soutien, de quelques indications, voire d’un véritable décryptage culturel. Comment s’adresser à tel Ministre ? Quel est réellement le pouvoir de ce groupe de lobbyistes et faut-il s’infliger d’assister à toutes ses réceptions ? Que choisir entre tel Gala de charité et tel autre ? Et comment s’y habiller ? (Sachant qu’aux Philippines, tout le monde est toujours over-dressed, donc ne jamais hésiter à sortir la robe longue et les paillettes , dixit Isabelle !). Dans un pays comme la Thaïlande où le protocole et les règles culturelles sont extrêmement codifiées et importantes, surtout en période de deuil et de crémation royale comme ça a été le cas depuis plus d’un an, les réunions mensuelles du SHOM ont été pour Isabelle une aide indispensable. Au SHOM, on organise aussi des events et on participe à la vie du pays d’accueil, et comme partout, on se fait des amies ! Avec ses collègues (comme elle les appelle) américaine et suisse, Isabelle a tissé des vrais liens et profite de ses années à Bangkok.

Oui, Isabelle profite ! Elle remplit sa fonction sérieusement. Elle tient son rang, comme on dit. Mais elle mesure aussi sa chance et n’oublie pas d’en profiter. Même dans les cocktails les plus lugubres ou soporifiques, elle trouve toujours du positif. Elle s’attache à remplir sa fonction mais tout en s’amusant. Elle se souvient avec joie et émotion de la visite de François Hollande à Manille pour le lancement de la COP 21, ou de sa rencontre avec une Princesse Royale de Thaïlande qui a traversé une pièce bondée d’officiels Thaïlandais, sans un regard pour eux, juste pour venir la saluer.

 

Rien de négatif à l’horizon, donc ?

Moi qui fais dans l’ironique sur ce blog, voire le sarcastique, et qui adore épingler les travers de nos chers compatriotes expats, j’ai bien tenté de dévier Isabelle de son discours si positif sur sa vie de femme d’Ambassadeur. Oui, j’ai cherché l’anecdote croustillante à vous livrer sur les Français râleurs et profiteurs, sur l’ennui mortel des réceptions mondaines, sur les rouages peut-être peu glorieux de la diplomatie française…  Et elle me voyait venir, Isabelle, avec mes gros sabots et mes questions très orientées ! Mais elle a tenu bon !

Bien sûr, elle n’est pas dupe. Elle m’a raconté avoir vu le comportement des Français de Bangkok changer quand elle venue s’y installer la seconde fois, nouvellement promue “femme d’Ambassadeur”. Mais elle m’a aussi dit qu’après une soirée avec elle, ses vieux amis l’avaient retrouvée comme avant et que leurs liens étaient restés les mêmes. Elle reconnaît aussi ceux ou celles qui cherchent à l’approcher juste à cause de sa fonction ; elle les voit venir à des kilomètres ceux qui ont l’intention d’obtenir une faveur ou un passe-droit. Et elle accueille avec toujours la même réponse polie ceux qui l’accostent (et là, elle avoue qu’ils sont nombreux) pour qu’elle leur résolve un pénible problème de visa : « Je suis désolée mais je ne travaille pas au Consulat. »

Bien sûr, parfois, il faut se forcer un peu pour assister à certains évènements mais elle essaye toujours d’en tirer du positif. Et puis, n’oublions pas que la lumière, la scène, c’est son truc à elle ! Alors, remonter les tapis rouges des soirées de Bangkok… elle était taillée pour ça à la base !

C’est à elle aussi de ne pas se laisser enfermer dans une position trop officielle, voire un peu sacralisée. Ainsi, aux Philippines (et oui, j’en ai gardé pour la fin, je ne vous avais pas encore tout raconté de son parcours !), elle a accepté de danser Cendrillon d’Alice Reyes avec la troupe du Ballet national. Elle y tenait le rôle de la Belle mère acariâtre (et allez voir sur Youtube, c’est un vrai rôle ! Ensuite, vous ne verrez plus jamais ce ballet sans penser à Isabelle !). Des mois de répétitions avec la troupe philippine qui au début, la traitait avec beaucoup de déférence. Et puis au fil des répétitions, Isabelle est devenue pour eux une danseuse comme les autres. Au final, cette participation est pour elle un magnifique souvenir professionnel et humain. La présence de la femme de l’Ambassadeur de France au ballet a été aussi un très beau symbole pour les Philippins et pour le Corps diplomatique.

 

Voilà donc le parcours d’Isabelle, une femme d’expat (presque) comme les autres. Comme vous et moi, elle suit son mari de pays en pays, obligée à chaque fois de repartir de zéro et de reconstruire sa vie sur place. Comme toutes les femmes d’expats, elle soutient son mari dans sa carrière, installe ses enfants (dont une partie des amis croient qu’ils habitent un château et ne voyagent qu’en jet privé!), gère la vie de famille… Et elle, elle s’adapte, rebondit, puise dans ses forces pour se réinventer…

Quand je l’écoute me raconter tout cela, son enthousiasme est communicatif. J’ai bien envie d’embrasser une toute nouvelle carrière de femme d’expat. Moi aussi, je veux bien devenir femme d’Ambassadeur ! Je vais en parler à mon mari. Une petite reconversion devrait faire l’affaire. La bonne chose, c’est que mon mari à moi est Britannique. Aucune chance donc qu’il ne devienne Ambassadeur de France et qu’il soit un jour en compétition pour un poste avec le mari d’Isabelle. Comme ça, on pourra se débrouiller pour se faire muter dans le même pays que les Garachon. Gilles et Tom seront collègues. Et Isabelle et moi, on pourra copiner dans les réunions de notre SHOM local ! On vous racontera ! (Je vais juste vérifier d’abord avec elle si je dois me mettre au French Cancan ou pas).

 

Merci beaucoup à Isabelle pour sa disponibilité et son témoignage si vivant !

Si vous êtes tombé sous son charme, courez la suivre sur Instagram… un compte de « femme d’Ambassadeur atypique » ! hastag : #ambassadorswife et #diplomaticlife (j’adore celui-là!)

Et n’oubliez pas de liker aussi la page Facebook de la Résidence de France… Vous pourrez suivre Isabelle dans tous ses déplacements officiels et néanmoins sympas (et utiles par dessus le marché !).

3 Comments
  • Carole
    January 9, 2018

    Je suis horrifiée par la lecture de cet article. Au-delà du portrait d’un parcours particulier, le fait de ne se référer aux femmes expatriées que par le terme “femme d’expat” est terrible. Vous savez que certaines d’entre nous cultivent encore une existence indépendante?
    Signé : une femme expat.

    • My tailor - Mathilde
      January 16, 2018

      Bonjour Carole,
      je suis – sincèrement – horrifiée si cet article vous a horrifiée. Mon blog existe depuis plus de deux ans et j’y la vie des expats français avec (j’espère) de l’humour et surtt beaucoup d’ironie. Après plusieurs artciles sur les ”conjoints suiveurs”, j’ai pris le pli délibérement de parler de la “femme d’expat” en général, en me moquant un peu de ses travers mais surtt en tentant de la défendre et d’encourager chacune à se ”réinventer” en expatriation, de quelque manière que ce soit. Je vous joins un lien vers cet article dont l’idée était d’aller à contre courant (mais pas que!) des clichés qui existent autour des ”femmes d’expats”: http://mytailorisanexpat.com/la-femme-expat-cette-heroine/

    • Evelyne Krieg
      January 17, 2018

      Pourquoi être horrifiée un peu jalouse plutôt.
      Isabelle est une femme remarquable que j aime beaucoup

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