L’injonction du ‘’tout local’’

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Pour certains (notamment pour ceux qui n’ont jamais vécu ailleurs que chez eux), la réussite d’une expatriation (et le niveau d’excellence de ses protagonistes) se jauge à l’aune du degré de localité intégré dans l’expérience globale. Pour la faire courte : il est interdit de s’installer à l’étranger si c’est pour y vivre comme un Français en France.

Ce mantra de tout bon observateur d’expatrié s’applique à tous les pans de la vie de l’expatrié observé.

Bien sûr, tout article de fond ou séminaire de haute-volée sur l’expatriation vous martèlera qu’avant tout, la condition sine qua non de le la réussite d’une expatriation, c’est d’apprendre la langue locale. Sans maîtrise de la langue locale, pas d’intégration possible. Il en va de même pour vos fréquentations : honte à vous si vous restez entre Français, vous vous devez d’avoir des amis locaux. Mais les injonctions de ce type vont bien plus loin, infiltrant d’autres aspect de votre vie privée, aspects insoupçonnables à l’œil nu :

 

L’alimentation

Tout comme les Français de France surveillent vos fréquentations (« Mais vous vivez dans un ghetto de Français ? »), ils aiment aussi s’enquérir du contenu de votre assiette : « Et vous mangez local ? ».

Oui, bien sûr, vous mangez local. Enfin, de temps en temps, quand vous avez de la visite de France par exemple. Il faut dire que vous avez beaucoup mangé local au début puis, qu’imperceptiblement, il s’est opéré un glissement dans votre alimentation.

Petits nouveaux, je vous le dis : attention à l’overdose une fois l’excitation des débuts passée. On a vu plus d’un expatrié se brûler les ailes sur le plat national de son pays d’accueil ! Si vous voulez tenir sur la durée et donc être en mesure d’apprécier ce plat du premier au dernier jour de votre séjour (qui peut vous avoir été présenté comme devant durer 2 ans mais qui pourrait vous en coûter 25), tout est dans la mesure. Dès le départ, il n’est donc pas interdit de ne pas manger que local. Plutôt que de moquer les expatriés qui traversent votre ville pour acheter du saucisson à 75 euros les 50 grammes, emboîtez leur le pas sans plus attendre. Ça finit toujours comme ça.

 

La décoration (non, il n’y a pas de marques futiles d’intégration)

L’intérieur d’un expatrié se doit de refléter l’expérience humaine si enrichissante que le locataire de ses murs est venu chercher au bout du monde : un intérieur d’expat se doit donc de s’ouvrir à la culture locale. On ne peut pas habiter en Afrique et ne pas accrocher à son mur le moindre masque Africain ou vivre en Asie dans un appartement dénué de tout Bouddha. C’est impossible, ça ne se fait pas. Cela ferait mauvais genre le jour où vous aurez des visiteurs de France, et (surtout) cela vous ferait perdre beaucoup en crédibilité au sein de la communauté expatriée.

Aux yeux de celle-ci, il ne suffit pas de poser sur votre télé un chameau en bois ou une statuette Inca achetés sur les marches du site le plus touristique de votre ville. On est bien loin de ça. Pour donner à votre intérieur la couleur locale qu’il mérite, il va vous falloir trouver dans votre ville le créateur local, la marque en vue, la boutique branchée et y acheter tout ce qui s’y fait d’inspiration locale. Pour ce faire, observez l’intérieur de vos nouvelles amies, extorquez leur leurs bonnes adresses pour y acheter à votre tour les incontournables locaux (dans d’autres couleurs pour montrer votre originalité).

 

Une exception culturelle très Française : le style vestimentaire

Attention : ce qui est vrai pour la décoration de votre appartement ne l’est pas pour votre tenue vestimentaire. Nous faisons face ici à un exemple brillant de ce qu’il convient d’appeler une exception culturelle : le style à la Française. Expatriés Français, ne vous intégrez pas vestimentairement parlant, surtout pas.

Ainsi, à moins d’habiter dans un pays très très très roots ou de travailler dans l’humanitaire (mais le vrai de vrai et, bien sûr, sur le terrain), on ne succombe pas aux chants des sirènes ethniques. Halte donc aux jupes bariolées locales, aux pantalons larges à motifs éléphants, aux robes ethniques aux formes surprenantes… Egalement, si vous habitez un pays où la Française (ou, du moins, le croit-elle) peut s’enorgueillir d’être élégante, gardez toujours votre cap. Sortir de chez vous en pyjama, porter des baskets confortables en toutes occasions, c’est non.

Là encore, l’enjeu (considérable) est double : sortir des rails vous sera reproché aussi bien en France que sur place. Vous rendre en chemisette motifs ”dictateurs africains” à votre visite annuelle au siège de votre boite à Paris ou en robe chinoise au mariage de votre cousine ne sera pas toujours apprécié à sa juste valeur. Egalement, arriver en sari au café de rentrée de l’association d’accueil de votre ville ne vous aidera pas à vous faire une place au soleil dans la très codifiée communauté française locale.

 

Les vacances et les loisirs

Il n’y a pas de bon expatrié qui ne visite son pays d’accueil de fond en comble, et surtout qui ne l’apprécie énormément. Si vous aviez des goûts bien arrêtés en matière de week-ends ou de loisirs, il est parfois judicieux d’en changer afin de profiter au mieux de votre pays d’accueil (et rappelez-vous que c’est ce qu’on attend de vous).

Si vous, votre truc c’est le chien de traineau mais que vous avez atterri en Thaïlande, impossible de vous échapper en vacances au Canada pour les 5 prochaines années sans passer pour un ingrat aux yeux de tous. Vous devrez d’abord en passer par toutes les îles Thaï et vous y émerveiller de la clarté de l’eau.

L’inverse se vérifie tout autant : si la Thaïlande était numéro 1 sur votre liste de souhaits mais que c’est en Russie qu’on vous a envoyé, vous aurez beau dire que même en Bretagne le 15 août, vous en vous baignez pas, à un moment ou un autre, vous serez bien obligé de vous jeter tout nu dans un trou sur la surface d’un lac gelé. C’est comme ça, c’est inévitable. Revenir de 5 ans aux Philippines ou au Belize sans son brevet de plongée, c’est très limite aussi en matière d’intégration.

 

La vie culturelle

Là encore, on attend de vous que vous tiriez profit au mieux de votre expatriation. A l’heure du bilan, quand les déménageurs mettront dans vos cartons vos chapeaux de cow-boys, sombreros, chapkas et autres bonnets péruviens, il sera facile d’évaluer le niveau d’intégration que vous aurez atteint en comptabilisant vos biens culturels acquis sur place. Régulièrement donc, quand vous remarquez la promo du nouvel album de la plus grande star locale, achetez son CD. Si vous ne l’écoutez pas aujourd’hui, il y aura bien un jour où, en France ou ailleurs, en pleine nostalgie de ce pays, vous le ferez. Faites de même avec la littérature locale, les DVD des réalisateurs du cru, les catalogues d’expositions pas du tout itinérantes, les poster de festivals du coin…

Mais si vous faites les choses bien, vous savez que la culture ça se vit et vous courrez donc les événements locaux. Là encore, il va peut-être vous falloir vous adapter, voire vous renier. Vous qui n’écoutiez que Brahms et Schubert, vous voilà découvrant les charmes du Djumbé ; vous qui étiez fan de la StarAc, vous voici aux premières loges d’un opéra chinois de 15 heures. Pour une partie de mes chers lecteurs, si vous n’avez pas vibré au Super Bowl avant-hier (ou au moins à ses publicités), vous êtes un peu à côté de la plaque.

Mais là encore, ne soyez pas extrémiste, il suffit parfois de se fixer un cadre et de s’y tenir. Par exemple, faites un pacte avec vous-même et promettez vous que pour 3 block-busters américains (si vous n’y vivez pas) et 2 films à l’Alliance Française, vous allez voir une production locale.

Le plus important étant toujours, bien sûr, que toutes ces belles actions culturelles soient annoncées sur votre page Facebook (sinon, ça ne sert à rien).

 

Amis expatriés, vous avez (presque tous) au moins un allié en OR

Amis expatriés, pour attester de la réussite de votre expatriation, devenez donc caméléon, changez, n’hésitez pas à vous renier sur l’autel de l’intégration locale. Si vous n’y arrivez pas, misez alors tout sur votre progéniture (si vous en avez une). Adaptables et maléables à souhait comme le veut la légende, les enfants d’expatriés sont les meilleurs alliés des récalcitrants à l’intégration, ou de ceux qui n’y arrivent pas !

Tout comme certaines mères qui ont toujours rêvé être des tops modèles inscrivent au berceau leurs petites filles à des concours de Miss, reportez la pression et/ou vos ambitions déçues sur les frêles épaules de vos enfants. Faites-en les seuls et uniques responsables de la réussite de votre expatriation familiale: inscrivez les dans une école locale, interdisez leur tous contact avec des petits Français, faites leur apprendre les 7 dialectes régionaux de votre pays d’accueil, habillez les à l’avenant, faites leur jouer de la cithare ou de la flûte de Pan…  Ces lauriers interculturels retomberont sur votre petite personne qui, pendant ce temps, pourra tranquillement continuer à siroter son Ricard avec ses copines Françaises en regardant TV5Monde, tout en sachant sa petite famille d’expat bien intégrée et en plein succès.

 

 

 

 

 

10 Comments
  • Marion
    February 10, 2016

    Ha ha ha !
    Jamais décue par mon tailleur !!!!
    Une fois à un mariage, j’ai croisé une fille en Sari indien.. elle habitait en Inde depuis quelques mois, je ne m’en suis pas encore remise !!

    • My tailor - Mathilde
      February 15, 2016

      Hé hé !!

  • Daphné
    February 10, 2016

    J’ai 2 saris indiens (faut-il le préciser) dans mon placard, j’attends avec impatience une soirée déguisée! A moins qu’un de mes garçons ne se marie avec une indienne 😉

    • My tailor - Mathilde
      February 15, 2016

      On ne sait jamais ! 😉

  • Francoise
    February 10, 2016

    Honnetement, porter l’abaya ne me tente pas (je suis expat a Dubai) mais c’est vrai qu’en France, on me demande systematiquement si je dois porter le voile a Dubai ; peut on argumenter qu’a Dubai il n’y a que des expats , local = philippin, pakistanais, british ?

    • My tailor - Mathilde
      February 15, 2016

      Vous pouvez argumenter ce que vs voulez je pense ! Plus les gens vs demandent si vs etes bien intégrée, moins il y a de chances qu’ils viennent vs voir, non ?

  • Jacques Nicolas
    February 11, 2016

    De l’autre côté du miroir…
    http://mrjacques.canalblog.com/archives/2016/02/11/33354925.html#comments
    Merci pour votre blog, toujours aussi drôle et d’une belle écriture.

    • My tailor - Mathilde
      February 15, 2016

      Merci Jacques, je me souviens bien de votre premier message ! Vs enfants ont de la chance d’avoir un papa si fidèle 😉

  • USChapters
    February 11, 2016

    Quelques uns de ces items ne sont pas du tout valables quand tu habites aux US, où il est par exemple d’usage de se gargariser sur l’alimentation française, et de ne céder ni à la fièvre du gras, ni à celle (peut-être encore pire) du lavement. Et évidemment, la conversation “ah, tu te rappelles les maraichers” est un obligatoire.

  • Sandra
    February 18, 2016

    Merci pour ces articles toujours aussi pétillants ! Un vrai moment de détente 😀
    Je rajouterai pour la partie décoration, qu’un intérieur se doit de refléter aussi la personnalité de ses habitants ! S’ouvrir à la culture locale oui, en étant toujours curieux de trouver l’objet déco insolite qui fera la différence avec celui de ses voisins. 🙂

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