Expatriation: les vraies questions à (se) poser avant de s’installer

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Vous avez donc fini par dégoter l’email de la nièce de la meilleure amie de votre mère. Alors que vous ne vous étiez jamais reparlé depuis une sombre dispute en 1993, vous venez de l’adouber comme votre meilleure amie pour les 5 ans à venir. Tout cela pourquoi ? Car elle vit dans la ville où vous allez vous installer cet été, cette ville dont elle va vous donner les clés, toutes les clés.

Vous voici donc prête à lui envoyer un mail bien tourné commençant toujours par “C’est ta tante qui m’a conseillé de t’écrire” (mieux que “J’ai du harceler ta tante pendant des mois pour avoir ton adresse”). Bien sûr, vous pourriez enrober les choses, dire en préambule que la beauté mystérieuse de l’Asie vous envoûte ou que vous vibrez depuis toujours pour le American dream, et ajouter que vous vous réjouissez tant de revivre bientôt dans la même ville qu’elle, mais je vous conseillerais plutôt d’épargner le temps de chacune et d’envoyer sans fioritures un copier-coller de ma liste de questions essentielles.

 

1- Le nerf de l’expatriation

Bien entendu, la plus grande question, la seule et unique (presque, voyez la suite) est : Combien faut-il gagner pour vivre décemment dans cette ville ? Comme “décemment” n’est nullement un concept subjectif, l’expatriée sollicitée pourra vous envoyer sans sourciller un beau chiffre bien rond, chiffre que vous pourrez transmettre à votre DRH, ou celle de votre mari, en lui disant: “Voilà, c’est ça qu’on veut”.

Car en effet, “en expatriation” (j’adore cette formulation), l’essentiel n’est pas d’être rémunéré à hauteur du poste en question ou des qualités que l’on va y déployer. Non, l’essentiel est de pouvoir bien profiter de son pays d’accueil (sinon, pourquoi s’embêter à y aller), cela passant en grande partie par le fait de pouvoir s’intégrer à la communauté expatriée locale, c’est à dire bien souvent: avoir le même niveau de vie qu’eux.

Une fois que vous saurez quel salaire demander (le même que celui des autres expatriés sur place donc), vous pourrez ensuite vous pencher sur d’autres sujets et poser les questions suivantes:

 

2- Installation

Pour vous installer, prenez en compte 3 éléments:

  • le lieu de travail de votre mari (ou de vous),
  • l’école des enfants: la meilleure, où et à quel prix astronomique,
  • les quartiers Français (voir d’expats si vous envisagez de parler à d’autres étrangers): où et à quel prix

Combinez ces éléments avec un critère fondamental: l’état de la circulation locale. Si vous êtes joueuse (et soucieuse de conserver une certaine qualité de vie), ajoutez des niveaux de difficultés dans vos questions. Vous pouvez ainsi prendre en compte par exemple la possibilité (ou non) de se déplacer en saison des pluies, une inflation galopante qui vous chassera de votre quartier chic au bout d’un an, des pics de pollution très localisés ou encore des mouvement sociaux locaux qui empêchent tout déplacement régulièrement dans certains quartiers.

Une fois ces questions posées, vous avez évacué le plus gros des soucis liés à une installation, il vous reste à pinailler :

 

3- Santé et environnement

Demandez toujours en préambule une description circonstanciée du système de santé dans le pays où vous pensez vous installer (assurance santé la plus adaptée à l’appui). Vous pourrez ensuite compléter ce tableau et demander tout de go:

  • Combien de fois par mois avez-vous la gastro ?
  • Votre médecin local traitant vous a-t-il déjà regardé dans les yeux / expliqué quelque-chose / sourit / osculté (en vous touchant) ?
  • Dans les premières semaines de votre installation, l’un de vos enfants a-t-il développé une quelconque forme d’asthme chronique et maline totalement inconnue de votre pédiatre Français (et apparemment incurable) ?
  • Avez-vous déjà vu lors de vos promenades locales un poisson orange à 3 yeux ?

 

4- Sécurité

  • Combien de vos amis (expatriés et locaux, mais merci de bien différencier) sont décédés de morts violentes au cours des douze derniers mois ?
  • Combien de fois par an êtes-vous car-jaké ?
  • L’un de vos enfants a-t-il déjà été enlevé et quelle rançon vous a-t-on demandé en échange de sa liberté ?
  • Combien de coups d’Etat avez-vous vécu depuis votre installation ? (On est d’accord, aucune incidence sur la vie des expats, n’est ce pas ?)
  • Quel pourcentage de chance de sortir vivant d’une course en taxi?

 

5- Qualité de vie / Vie quotidienne

Bien entendu, il faudrait voir tout de suite à ne pas être moins bien lotie que les autres. Demandez directement à votre interlocutrice si elle a une maid / nanny ou toute autre aide à la maison. Si vous sentez bien que vous n’allez pas être mangée à cette sauce là, suppliez-la de vous donner ses tuyaux pour essayer de faire garder vos enfants au moins une heure par semaine dans une crèche privée dont elle n’osera pas vous dévoiler le taux horaire par email.

Ensuite, place aux questions qui s’imposent:

  • Peut-on s’en sortir sans parler la langue locale (dites oui, je vous en supplie !!)
  • Combien d’heures passez-vous par jour dans les embouteillages ? Taux horaires quotidien.
  • Fait-il tellement chaud ou tellement froid (ou tellement gris) toute l’année que ma belle-mère n’y survivrait pas ?
  • Fait-il tellement froid ou tellement chaud toute l’année que disserter sur les bienfaits des climats tempérés est devenu votre activité principale ?
  • Combien de destinations idylliques de week-end sont accessibles à moins de 1h30 de vol de votre ville ?
  • Depuis que vous êtes arrivés, vos bons amis et amis insoupçonnés jusqu’alors se bousculent-ils pour venir vous voir et squatter votre chambre d’amis ?
  • A l’inverse, est ce que depuis que vous êtes installés, même votre Maman a toujours une bonne excuse pour ne pas encore avoir booké son billet d’avion annuel ?
  • Votre pays d’accueil est-il sujet à des cracks boursiers réguliers, à des crises de l’immobilier folles ou à une inflation ingérable qui pourrait vous valoir quelques mauvaises surprises ?

Enfin, une question ouverte à laquelle il est facile de répondre:

  • Ils sont sympas les locaux ?

 

6- Gastronomie

  • Existe-t-il plus d’un plat local dans votre pays d’accueil ?
  • Quand avez-vous mangé de la viande pour la dernière fois ? Avez-vous du faire 2 heures de voiture pour vous la procurer ?
  • Quand avez-vous acheté de l’alcool pour la dernière fois (sans vous cacher, et sans dépenser 1 mois de salaire) ?
  • Existe-t-il un seul fromage (digne de ce nom) dans votre pays ?
  • Trouve-t-on du beurre Président dans votre pays, des pots de bébé, des Dragibus et des Figolu ?
  • Devez-vous importer les capsules Nespresso ?

 

7- Education

  • Avez vous du vous endetter pour inscrire votre fils ainé à la maternelle ?
  • Pour scolariser ce fils en lequel vous croyez le plus, avez-vous du déscolariser son petit frère, faute d’argent ?
  • Combien de lycéens Français de votre entourage ont échoué au Bac l’année dernière ?
  • Quel est le pourcentage d’élèves (et de professeurs) qui ne parlent pas (vraiment) le Français au lycée Français de votre enfant ?
  • Si vous avez fait le choix de l’Ecole internationale, combien de fois par an est célébré le International Day ? A cette (ces ?) occasion(s), vos enfants, et vous-même, avez-vous été obligés de porter un béret ?

 

8- Monde du travail

Si vous suivez votre conjoint qui a été muté, et quelles que soient vos intentions professionnelles, demandez toujours (ça ne mange pas de pain) s’il est facile (possible ? désirable ?) de trouver un job dans votre futur pays d’accueil. Ensuite, faites ce que vous voulez de la réponse: réjouissez-vous à l’idée de cette immense bande de futures copines libres comme l’air avec laquelle vous allez pouvoir faire tant de choses, pleurez toutes les larmes de votre corps sur la mort annoncée de votre indépendance financière ou cogitez rapidement au super petit business que vous allez pouvoir monter une fois sur place, illégalement bien sûr.

 

Voila, je crois bien qu’on a fait le tour. Pour mes amies expatriées sous les cieux envoûtants et mystérieux de l’Asie, j’ajouterais, histoire de bien se préparer:

  • Avez-vous déjà perdu la face dans votre pays d’accueil ? Si oui, est-ce que c’était vraiment si grave que ça ?

N’hésitez pas à me faire part de vos propres questions géo-localisées !… Comme, par exemple, le grand classique :

  • Sortez-vous voilée de chez vous ?

 

Enfin pour conclure, note à celles qui ne déménagent pas cette année mais répondent à tour de bras à des amies d’amies qui pensent venir s’installer.

Figurez-vous que la question sur les quartiers de Français est à double-tranchant: certains la posent pour s’y installer les yeux fermés et d’autres pour le fuir. Ne le prenez pas mal si lors de vos échanges de mails, on vous répond d’un air hautain lorsque vous conseillerez votre rue, pleine de Français si sympa, que “Au secours, nous on préfère éviter ce genre de ghettos car vivre entre Français, non merci”.

Mais ne soyez pas mesquine le jour où cette fille qui ne vous aura pas fait signe pendant ses premiers mois d’installation, malgré ses dizaines d’emails d’avant l’été, vous appellera un jour. C’est super d’être en immersion totale et de n’avoir suivi absolument aucun des conseils que vous avez eu la patience de lui donner… mais bon, la pauvre… personne ne lui parle dans son quartier tellement typique et si vous pouviez l’inviter pour un petit café un matin, ça lui ferait du bien de parler un peu Français. Vous savez où trouver du Nespresso et des macarons d’ailleurs?… ça lui ferait tellement plaisir.

 

8 Comments
  • Daphné
    May 4, 2016

    Génial comme d’habitude! J’adore le point 4 sécurité! En ce qui me concerne à Sydney, c’est une vie assez “normale” que nous menons mais avec la plage à 500m!
    Et d’ailleurs les Australiens sont tous des immigrés, d’Europe, d’Asie, d’Amérique. C’est un joyeux melting-pot avec une langue commune, l’anglais, mais des accents très différents! Donc pour répondre à une des questions, vaut mieux maitriser un minimum la langue de Shakespeare en Australie, quant à l’accent, aucun complexe à avoir et les Australiens adorent notre accent frenchy!

  • Tellou
    May 4, 2016

    Tres vrai et tres bon, comme d’habitude.
    Je pense que l’on peut aussi rajouter une salve de questions “liberte d’agir et d’expression” avec “On doit se voiler?” “La presse est commet chez toi? C’est critique ou c’est les dernieres aventures des Bisounours?” ” On peut discuter de tout chez toi ou il vaut mieux la fermer?” et enfin “on peut tout mettre dans la valise? Meme le porc/ alcool/ livre d’art avec statues de nus?”

    • My tailor - Mathilde
      May 4, 2016

      Ah oui !! très très bonnes questions à connotations moyen-orientalistes non ?… Merci “Tellou” !

  • Jeanne
    May 4, 2016

    Hi hi, excellent !!
    Et le pire, c’est que, blague a part, elle est tres pertinente cette liste de questions !!!
    Bravo !

  • Sandra
    May 4, 2016

    Comme d’habitude, c’est un régal de vous lire !
    On sent le vécu 😉
    En tout cas, j’ai bien aimé le dernier paragraphe…Et oui, il faut savoir garder le sourire en toute circonstance 😀

  • Bernard
    May 4, 2016

    Merci Mathilde,
    Comme à chaque fois c’est tellement ça.
    Je trouve ta liste de questions supers. J’aurai aimé l’avoir avant de partir.
    J’ai beaucoup aimé le point financier.
    Notre première année aux US à ete un enfer. Salaire sous évalué pour la vie la bas + probleme lié à un loyer+ bref . Départ difficile ..
    Je suis maintenant rentrée en France mais si je dois repartir . Je ne ferai plus les mêmes erreurs. En tout cas merci pour cet article

  • mc
    May 4, 2016

    Et la bas, tu avais le droit de conduire? Une autre question moyen orientale! Il n´empêche que la Sureté Générale , dans un pays voisin de l’Arabie saoudite, avait confisqué mes Elle, magazine hautement intellectuel auquel j’avais été abonné.
    J’avais alors du prouver à un gradé moustachu (doté,par l’administration, de cendriers en cristal posés sur d’astucieux napperons en crochet et pourvu, par goût personnel, de bagues rutilantes) que non, ce magazine ne faisait pas l’apologie d’un libéralisme sexuel bien indigne de la culture de mon pays d’accueil et que, bien sûr, les mannequins qui posaient en lingerie, avaient une combinaison Néoprène de couleur chair sous leur tanga en dentelle.
    J’ai du convaincre le bonhomme car je suis repartie avec ma pile de magazines, copieusement pré-feuilletées par l’ensemble du service…. J’en ris encore!
    Merci Mathilde pour ces articles tellement bien vus!

    • My tailor - Mathilde
      May 9, 2016

      J’adore ton récit !!!! Merci Madeleine !

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